Brassens, le chaabi et moi

 J’ai eu la chance d’entendre les chansons de Brassens dès mon plus jeune âge, elles  font partie de mes toutes premières émotions musicales  et ne m’ont plus jamais quitté. J’observe qu’un demi-siècle plus tard, et des deux côtés  de la Méditerranée, ces chansons écrites pour les adultes produisent  toujours le même enchantement  sur les enfants.

 Je n’ai  découvert et apprécié la musique chaabi algérienne que plus tard, à l’âge de vingt  ans, lorsque j’ai quitté l’Algérie. Je dois reconnaître que  je l’avais injustement ignorée, lui préférant la chanson française et latino-américaine. Mais je me suis bien rattrapé depuis et je n’ai plus jamais cessé  de succomber  au charme exquis de cette musique,  que je considère  comme le plus beau joyau de la culture algérienne.

 Pour autant, il ne me serait sans doute jamais venu à l’esprit de faire cohabiter l’univers  de Brassens avec celui de la musique chaabi. Si j’ai tenté ce pari,  c’est grâce à deux personnes que je tiens à remercier, en leur dédiant ce modeste travail, mon vieil ami Emmanuel Lhéritier qui m’a suggéré de  m’y atteler et Pierre Schuller avec  son association « Auprès de son arbre » qui m’a aidé  à produire  cet album. 

 

Djamel DJENIDI

 

 

Préface d’Emmanuel LHERITIER

 Djamel et moi nous sommes rencontrés adolescents, dès son arrivée en France. Ma connaissance de Brassens se limitait à l’époque à quelques chansons, les plus connues, et c’est lui, natif de Hammam Guergour,  ayant  vécu jusque-là en Algérie, qui m’a fait découvrir l’ensemble de son œuvre, par le disque bien sûr, mais aussi par deux récitals du chanteur sétois  auxquels nous avons assisté ensemble à Bobino, à trois ans d’intervalle, et qui nous ont fortement marqués tous les deux.

    Bien des années plus tard, projetant d’organiser un hommage multiculturel à Georges Brassens au Palais de l’UNESCO à Paris, avec des chansons chantées dans une dizaine de langues, il était tout naturel pour moi – et un juste retour des choses - de solliciter mon ami, dont je connaissais bien les talents, tant littéraires que musicaux, pour traduire, adapter et chanter pour la première fois une chanson de Brassens en arabe. Par la qualité et l’originalité de son adaptation en arabe algérien et en style chaabi  arabo-andalou, Djamel a fait de « Khad el warda », littéralement « Joue de rose », traduction libre et inventive d’ « Une jolie fleur », le point fort du mémorable concert de l’UNESCO en février 2007.

    Ce succès a fort heureusement incité Djamel à poursuivre dans cette voie et à adapter d’autres chansons de Brassens, en français ou en arabe, mais toujours en style « chaabi », et cet album en est le témoignage réussi. Puisse-t-il connaître le succès sur les deux rives de la Méditerranée, en y faisant partager l'esprit frondeur et humaniste de Georges Brassens, salutaire antidote aux conformismes et aux intolérances.

 Emmanuel LHÉRITIER

 

 

La musique arabo andalouse

 L’âge d’or de la musique arabe  coïncide  avec le règne  des  Califes  Abdassides (750-1250)  à Bagdad, période de prospérité économique et de raffinement culturel.

  La musique se développe par le biais de mécénat. C’est une musique savante et réservée à une élite.

 Elle s’est exportée à Cordoue en Andalousie, grâce à Ziryab, esclave affranchi d’origine  persane, qui l’a codifiée, et enrichie de son empreinte  personnelle.

 Cette musique arabo-andalouse  s’est répandue dans  l’Europe médiévale, par le biais de troubadours,  puis au  Maghreb après la  chute de Grenade en 1492.

 Elle est encore pratiquée jusqu’à nos jours, et enseignée dans les conservatoires de nombreuses villes du Maghreb.

 

 
 

La musique chaabi algérienne

  Elle est née dans la Casbah, quartier populaire d’Alger,  au début du XXème siècle, à l’initiative de Lhadj  M’hamed El Anka , qui  en est le père fondateur et le maître incontesté.

 Le Chaabi  dérive du patrimoine arabo-andalou, auquel  il emprunte l’essentiel de son répertoire et des ses codes musicaux, en leur donnant  une forme populaire, plus rythmée et plus festive.

 Les principaux instruments sont la mandole, le banjo, la darbouka, le tar, le violon, la mandoline, le naï (flûte), le qanun et le piano.

 

 

 

J'ai rendez-vous avec vous                                                

Monseigneur l´astre solaire
Comme je n´l´admire  pas beaucoup
M´enlève son feu, oui mais d´son feu, moi j´m´en fous
J´ai rendez-vous avec vous
La lumière  que je préfère
C´est celle de vos yeux jaloux
Tout le restant m´indiffère
J´ai rendez-vous avec vous!

Monsieur mon propriétaire
Comme  je lui dévaste tout
M´chasse  de son toit, oui mais d´son toit, moi j´m´en fous
J´ai rendez-vous avec vous
La demeure que je préfère
C´est votre robe à froufrous
Tout le restant m´indiffère
J´ai rendez-vous avec vous!

Madame ma gargotière
Comme je lui dois trop de sous
M´chasse de sa table, oui mais d´sa table, moi j´m´en fous
J´ai rendez-vous avec vous
Le menu que je préfère
C´est la chair de votre cou
Tout le restant m´indiffère
J´ai rendez-vous avec vous!

Sa Majesté financière
Comme  je n´fais rien à son goût
Garde son or, or de son or, moi j´m´en fous
J´ai rendez-vous avec vous
La fortune que je préfère
C´est votre cœur d´amadou
Tout le restant m´indiffère
J´ai rendez-vous avec vous!

 

 

 

Une jolie fleur

Jamais sur terre il n´y eut d´amoureux
Plus aveugle que moi dans tous les âges
Mais faut dire  qu´ je m´étais crevé les yeux
En regardant de trop près son corsage

Refrain

Une jolie fleur dans une peau d´vache
Une jolie vache déguisée en fleur
Qui fait la belle et qui vous attache
Puis, qui vous mène par le bout du cœur


Le ciel l´avait pourvue des mille appas
Qui vous font prendre feu dès qu´on y touche
L´en avait tant que je ne savais pas
Ne savais plus où donner de la bouche

Elle n´avait pas de tête, elle n´avait pas
L´esprit beaucoup plus grand qu´un dé à coudre
Mais pour l´amour on ne demande pas
Aux filles d´avoir inventé la poudre

Puis un jour elle a pris la clef des champs
En me laissant à l´âme un mal funeste
Et toutes les herbes de la Saint-Jean
N´ont pas pu me guérir de cette peste

J´ lui en ai bien voulu, mais à présent
J´ai plus d´rancune et mon cœur lui pardonne
D´avoir mis mon cœur à feu et à sang
Pour qu´il ne puisse plus servir à personne

 

Les sabots d'hélène

 

Les sabots d´Hélène
Etaient tout crottés
Les trois capitaines
L´auraient appelée vilaine
Et la pauvre Hélène
Etait comme une âme en peine
Ne cherche plus longtemps de fontaine
Toi qui as besoin d´eau
Ne cherche plus, aux larmes d´Hélène
Va-t´en remplir ton seau

Moi j´ai pris la peine
De les déchausser
Les sabots d´Hélène
Moi qui ne suis pas capitaine
Et j´ai vu ma peine
Bien récompensée
Dans les sabots de la pauvre Hélène
Dans ses sabots crottés
Moi j´ai trouvé les pieds d´une reine
Et je les ai gardés


Son jupon de laine
Etait tout mité
Les trois capitaines
L´auraient appelée vilaine
Et la pauvre Hélène
Etait comme une âme en peine

Ne cherche plus longtemps de fontaine
Toi qui as besoin d´eau
Ne cherche plus, aux larmes d´Hélène
Va-t´en remplir ton seau

 

Moi j´ai pris la peine
De le retrousser
Le jupon d´Hélène
Moi qui ne suis pas capitaine
Et j´ai vu ma peine
Bien récompensée
Sous le jupon de la pauvre Hélène
Sous son jupon mité
Moi j´ai trouvé des jambes de reine
Et je les ai gardés



Et le cœur d´Hélène
N´savait pas chanter
Les trois capitaines
L´auraient appelée vilaine
Et la pauvre Hélène
Etait comme une âme en peine

Ne cherche plus longtemps de fontaine
Toi qui as besoin d´eau
Ne cherche plus, aux larmes d´Hélène
Va-t´en remplir ton seau

Moi j´ai pris la peine
De m´y arrêter
Dans le cœur d´Hélène
Moi qui ne suis pas capitaine
Et j´ai vu ma peine
Bien récompensée
Et dans le cœur de la pauvre Hélène
Qu´avait jamais chanté
Moi j´ai trouvé l´amour d´une reine
Et moi je l´ai gardé

 

 

Je rejoindrai ma belle

 

A l´heure du berger
Au mépris du danger
J´prendrai la passerelle
Pour rejoindre ma belle
A l´heure du berger
Au mépris du danger
Et nul n´y pourra rien changer

Tombant du haut des nues
La bourrasque est venue
Souffler dessus la passerelle
Tombant du haut des nues
La bourrasque est venue
Des passerelles, il y en a plus

 

Si les vents ont cru bon
De me couper les ponts
J´prendrai la balancelle
Pour rejoindre ma belle
Si les vents ont cru bon
De me couper les ponts
J´embarquerai dans l´entrepont

Tombant du haut des nues
Les marins sont venus
Lever l´ancre à la balancelle
Tombant du haut des nues
Les marins sont venus
Des balancelles, il y en a plus

 

Si les forbans des eaux
Ont volé mes vaisseaux
Y me pouss´ra des ailes
Pour rejoindre ma belle
Si les forbans des eaux
Ont volé mes vaisseaux
J´prendrai le chemin des oiseaux

Les chasseurs à l´affût
Te tireront dessus
Adieu la plume! adieu les ailes!
Les chasseurs à l´affût
Te tireront dessus
De tes amours, y en aura plus

 

Si c´est mon triste lot
De faire un trou dans l´eau
Racontez à la belle
Que je suis mort fidèle
Et qu´elle daigne à son tour
Attendre quelques jours
Pour filer de nouvelles amours.

 

 

Les passantes

 

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu´on aime
Pendant quelques instants secrets
A celles qu´on connait à peine
Qu´un destin différent entraîne
Et qu´on ne retrouve jamais


A celle qu´on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s´évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu´on en demeure épanoui


A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu´on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu´on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main


A celles qui sont déjà prises
Et qui, vivant des heures grises
Près d´un être trop différent
Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D´un avenir désespérant

 

Chères images aperçues
Espérances d´un jour déçues
Vous serez dans l´oubli demain
Pour peu que le bonheur survienne
Il est rare qu´on se souvienne
Des épisodes du chemin


Mais si l´on a manqué sa vie
On songe avec un peu d´envie
A tous ces bonheurs entrevus
Aux baisers qu´on n´osa pas prendre
Aux cœurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu´on n´a jamais revus


Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l´on n´a pas su retenir

 

 

Ballade des dames du temps jadis

 

Dictes moy où, n´en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine,
Archipiada, ne Thaïs
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan,
Qui beauté eut trop plus qu´humaine,
Mais où sont les neiges d´antan?

Ou est la très sage Héloïs,
Pour qui fut chastré et puis moyne
Pierre Esbaillart à Sainct Denys?
Pour son amour eut cest essoyne.
Semblablement, ou est royne
Qui commanda que Buridan
Fut gecté en ung sac en Seine,
Mais ou sont les neiges d´antan?

La royne Blanche comme ung lys,
Qui chantoit a voix de sereine,
Berthe au grand pied, Bietris, Allys
Harembourgis qui tient le Mayne,
Et Jehanne la bonne Lorraine
Qu´Anglois bruslèrent à  Rouen;
Où sont ils, ou Vierge souveraine,
Mais où sont les neiges d´antan?

Prince, n´enquerez de sepmaine
Où elles sont, ne de cest an,
Que  ce refrain ne vous remaine,
Mais ou sont les neiges d´antan?

   

   

 

L'assassinat

 

C´est pas seulement à Paris
Que le crime fleurit
Nous  au village, aussi, l´on a
De beaux assassinats

Il avait la tête chenue
Et le cœur ingénu,
Il eut un retour de printemps
Pour une de vingt ans

Mais la chair fraîche, la tendre chair
Mon vieux, ça coûte cher
Au bout de cinq à six baisers
Son or fut épuisé

Quand sa menotte elle a tendue
Triste, il a répondu
Qu´il était pauvre comme Job
Elle a remis sa robe

Elle alla quérir son coquin
Qui avait l´appât du gain
Sont revenus chez le grigou
Faire un bien mauvais coup

Et pendant qu´il le lui tenait
Elle l´assassinait
On dit que, quand il expira
La langue elle lui montra

Mirent tout sens dessus dessous
Trouvèrent pas un sou
Mais des lettres de créanciers
Mais des saisies d´huissiers

Alors, prise d´un vrai remords
Elle eut chagrin du mort
Et, sur lui, tombant à genoux,
Elle dit : " Pardonne-nous! "

Quand les gendarmes sont arrivés
En pleurs ils l´ont trouvée
C´est une larme au fond des yeux
Qui lui valut les cieux

Et le matin qu´on la pendit
Elle fut en paradis
Certains dévots, depuis ce temps
Sont un peu mécontents

C´est pas seulement à Paris
Que le crime fleurit
Nous  au village, aussi, l´on a
De beaux assassinats

 

 

Le testament

 

Je serai triste comme un saule
Quand le Dieu qui partout me suit
Me dira, la main sur l´épaule
"Va-t´en voir là-haut si j´y suis"
Alors, du ciel et de la terre
Il me faudra faire mon deuil,
Est-il encore  debout le chêne
Ou le sapin de mon cercueil


S´il faut aller au cimetière
J´prendrai le chemin le plus long
J´ferai la tombe buissonnière
J´quitterai la vie à reculons
Tant pis si les croque-morts me grondent
Tant pis s´ils me croient fou à lier
Je veux partir pour l´autre monde
Par le chemin des écoliers


Avant d´aller conter fleurette
Aux belles âmes des damnées
Je rêve d´encore une amourette
Je rêve d´encor m´enjuponner
Encore une  fois dire : "Je t´aime"
Encore un´ fois perdre le nord
En effeuillant le chrysanthème
Qui est la marguerite des morts

Dieu veuille que ma veuve s´alarme
En enterrant son compagnon
Et qu´pour lui faire verser des larmes
Il n´y ait pas besoin d´oignon
Qu´elle prenne en secondes noces
Un époux de mon acabit
Il pourra profiter d´mes bottes
Et d´mes pantoufles et d´mes habits

Qu´il boive mon vin, qu´il aime ma femme
Qu´il fume  ma pipe et mon tabac
Mais que jamais - mort de mon âme !-
Jamais il ne fouette mes chats
Quoique je n´aie pas un atome
Une ombre de méchanceté
S´il fouette  mes chats, y a un fantôme
Qui viendra le persécuter


Ici gît une feuille morte
Ici finit mon testament
On a marqué dessus ma porte
"Fermé pour cause  d´enterrement"
J´ai quitté la vie sans rancune
J´aurai plus jamais mal aux dents
Me v´là dans la fosse commune
La fosse commune du temps

 

 

 

 

Celui qui a mal tourné

 

Il y avait des temps et des temps
Qu´je n´m´étais pas servi d´mes dents
Qu´je n´mettais pas d´vin dans mon eau
Ni de charbon dans mon fourneau
Tous les croque-morts, silencieux
Me dévoraient déjà des yeux
Ma dernière heure allait sonner
C´est alors que j´ai mal tourné


N´y allant pas par quatre chemins
J´estourbis en un tournemain
En un coup de bûche excessif
Un noctambule en or massif.
Les chats fourrés, quand ils l´ont su
M´ont posé la patte dessus
Pour m´envoyer à la Santé
Me refaire une honnêteté


Machin, Chose, Un tel, Une telle
Tous ceux du commun des mortels
Furent d´avis que j´aurais dû
En bonne  justice être pendu
A la lanterne et sur-le-champ
Y s´voyaient déjà partageant
Ma corde, en tout bien tout honneur
En guise de porte-bonheur

 

Au bout d´un siècle, on m´a jeté
A la porte de la Santé
Comme je suis sentimental
Je retourne au quartier natal,
Baissant le nez, rasant les murs
Mal à l´aise sur mes fémurs
M´attendant à voir les humains
Se détourner de mon chemin

 

Y´en a un qui m´a dit: " Salut!
Te revoir, on n´y comptait plus"
Y´en a un qui m´a demandé
Des nouvelles de ma santé.
Lors, j´ai vu qu´il restait encor
Du monde et du beau monde  sur terre
Et j´ai pleuré, le cul par terre,
Toutes les larmes de mon corps

 

 

Le cocu

 

Comme elle n´aime pas beaucoup la solitude
Cependant que je pêche et que je m´ennoblis
Ma femme sacrifie à sa vieille habitude
De faire, à tout venant, les honneurs de mon lit

Eh! oui, je suis cocu, j´ai du cerf sur la tête
On fait force de trous dans ma lune de miel
Ma bien-aimée ne m´invite plus à la fête
Quand elle va faire un tour jusqu´au septième ciel

Au péril de mon cœur, la malheureuse écorne
Le pacte conjugal et me le déprécie
Que je ne sache plus où donner de la corne
Semble bien être le cadet de ses soucis

Les galants de tout poil viennent boire en mon verre
Je suis la providence des écornifleurs
On cueille dans mon dos la tendre primevère
Qui tenait le dessus de mon panier de fleurs

En revenant fourbu de la pêche à la ligne
Je les surprends tout nus dans leurs débordements ;
Conseillez-leur le port de la feuille de vigne
Ils s´y refuseront avec entêtement

Souiller mon lit nuptial, est-c´ que ça les empêche
De garder les dehors de la civilité?
Qu´on me demande au moins si j´ai fait bonne pêche
Qu´on daigne s´enquérir enfin de ma santé

 
De grâce, un minimum d´attentions délicates
Pour ce pauvre mari qu´on couvre de safran
Le cocu, d´ordinaire, on le choie, on le gâte
On est en fin de compte un peu de ses parents

A l´heure du repas, mes rivaux détestables
Ont encore  ce toupet de lorgner ma portion
Ça leur ferait pas peur de s´asseoir à ma table
Cocu, tant qu´on voudra, mais pas amphitryon.

Partager sa moitié, est-c´ que cela comporte
Que l´on partage aussi la chère et la boisson?
Je suis presque obligé de les mettre à la porte
Et bien content s´ils n´emportent pas mes poissons.

Bien content qu´en partant ces mufles ne s´égarent
Pas à mettre le comble à leur ignominie
En sifflotant " Il est cocu, le chef de gare... "
Parc´ que, le chef de gare, c´est mon meilleur ami.

 

 

La marguerite

 

La petite
Marguerite
Est tombée
Singulière
Du bréviaire
De l´abbé
Trois pétales
De scandale
Sur l´autel
Indiscrète
Pâquerette
D´où vient-elle ?


Dans l´enceinte
Sacro-sainte
Quel émoi !
Quelle affaire
Oui, ma chère
Croyez-moi !
La frivole
Fleur qui vole
Arrive en
Contrebande
Des plates-bandes
Du couvent


Notre Père
Qui, j´espère
Etes aux cieux,
N´ayez cure
Des murmures
Malicieux

La légère
Fleur, peuchère !
Ne vient pas
De nonnettes
De cornettes
En sabbat

Sachez, diantre !
Qu´un jour, entre
Deux ave,
Sur la pierre
D´un calvaire
Il l´a trouvée
Et l´a mise
Chose admise
Par le ciel,
Sans ambages
Dans les pages
Du missel

 

Que ces messes
Basses cessent
Je vous en prie
Non, le prêtre
N´est pas traître
A Marie
Que personne
Ne soupçonne
Puis jamais
La petite
Marguerite
Ah! ça mais...